2000 km de route pour un oiseau.
La plupart des gens auraient dit que c’était fou. Encore plus en apprenant que j’avais lâché mon travail juste avant de partir.
Il est 20h. Je suis épuisé de la route, sur les nerfs, déjà à bout. On gare la voiture. On marche jusqu’au bord de la falaise.
Et là.
Devant nous, sur les rochers, des dizaines de macareux. Ces oiseaux au bec coloré et à la démarche maladroite qui sont tellement magnifiques que chaque fois qu’on en voit en photo, un petit « awnnn » auditif sort tout seul.
La fatigue disparaît.
C’est pour ça que je vis des aventures.
Qui est le macareux ?
De son nom complet, le macareux moine. Un petit oiseau de mer de l’Atlantique Nord.
Forme trapue, dessus noir, dessous blanc. Mais c’est son visage qui marque. Gris avec un bec coloré en orange, jaune et rouge, des yeux cerclés d’orange vif. Des couleurs qui semblent presque irréelles en vrai, encore plus qu’en photo.
Quand on dit oiseau de mer, c’est vraiment un oiseau de mer. Le macareux passe la majorité de sa vie dans l’océan Atlantique. Il ne rejoint les falaises côtières que pour nicher et élever ses petits avant de repartir à la mer. Ce qui fait que quand on l’observe sur terre, comme sur l’île Runde en Norvège, il a l’air complètement déplacé. Il manque ses atterrissages, sautille pour se déplacer, tombe. Un vrai spectacle.
Mais sous l’eau, tout change. Le même oiseau maladroit devient un projectile. Capable de plonger à plus de 60 mètres de profondeur, il chasse harengs, lançons et capelans avec une précision impressionnante.
Ce contraste, c’est ce qui le rend fascinant.
Et si tu as la chance d’observer un couple, écoute bien. Quand deux macareux se donnent des becs, ça fait un petit clac clac clac rapide et répété. Un son qu’on n’oublie pas.

Les voir en Norvège : l’île Runde
La colonie de l’île Runde est la plus grande de Norvège. À certaines périodes, on peut y observer jusqu’à 100 000 couples nicheurs. L’île compte en tout entre 500 000 et 700 000 oiseaux marins de différentes espèces. Et seulement 113 habitants humains.
Plusieurs visiteurs repartent déçus parce qu’ils n’en voient pas beaucoup. Le secret est dans l’heure.
En été norvégien, le soleil ne se couche jamais. Les macareux reviennent donc tard de leur pêche, entre 20h et 22h le soir. C’est le meilleur moment pour les observer. Il faut aussi faire le tour complet de la zone touristique parce que certains sentiers passent directement au-dessus des nids. On se retrouve à deux mètres d’eux sans effort.
Pour les photographes : même si le soleil ne se couche pas, la lumière devient douce et dorée en soirée. C’est le meilleur moment pour les couleurs. Une lentille lumineuse aide beaucoup parce que les conditions changent vite.
Et ne reste pas qu’aux macareux. L’île abrite aussi des fous de Bassan, des guillemots de Brünnich et une dizaine d’autres espèces d’oiseaux marins. C’est une journée complète facilement.
Une espèce sous pression
Derrière leur allure colorée se cache une réalité plus fragile.
Les changements climatiques et la diminution des poissons fourrages compliquent de plus en plus l’alimentation des poussins. Dans plusieurs colonies, les adultes doivent parcourir des dizaines de kilomètres supplémentaires pour trouver assez à manger.
Au début de 2026, une série de tempêtes violentes sur l’Atlantique a provoqué ce que plusieurs biologistes appellent un « seabird wreck ». Des milliers d’oiseaux marins se sont échoués sur les côtes d’Europe. Les macareux comptent parmi les espèces les plus touchées.
La raison est directement liée à leur façon de chasser. Pour plonger efficacement, ils ont besoin d’une eau claire. Quand les tempêtes durent plusieurs jours, ils s’épuisent, ne mangent plus, et finissent par être incapables de continuer.
Le macareux moine est aujourd’hui classé vulnérable par l’Union internationale pour la conservation de la nature. Ses populations sont en déclin chaque année.
Mais des gens agissent.
En Islande, dans les îles Westman, une tradition s’est installée naturellement. Quand les poussins quittent les nids pour la première fois, ils se retrouvent désorientés par les lumières de la ville. Au lieu de rejoindre la mer, ils atterrissent dans les rues, sur les terrains, devant les portes. Alors chaque soir pendant la saison, les enfants de l’île sortent avec des boîtes en carton et des lampes de poche pour les ramasser un par un. Le lendemain matin, ils retournent à la falaise et lancent les poussins vers la mer.
La conservation, ce n’est pas nécessairement devenir biologiste. Parfois c’est juste sortir le soir avec une boîte en carton.
On peut tous faire des actions qui comptent.

Les voir au Québec
Pas besoin de traverser l’Atlantique pour les observer.
Au Québec, l’endroit le plus fiable est l’île aux Perroquets dans l’archipel de Mingan, près de Longue-Pointe-de-Mingan sur la Côte-Nord. Des excursions en bateau avec escale sur l’île sont offertes par quelques opérateurs locaux, dont les Entreprises Loiselle, avec un guide de Parcs Canada sur place.
La meilleure saison s’étend de la mi-juin au début août, avec un pic en juillet. C’est le moment du nourrissage des petits, les journées sont longues et les lumières du matin et de fin de journée sont parfaites pour les photos. Apporte une tuque, il peut faire froid sur l’eau même en été.
L’île Bonaventure à Percé offre aussi des chances d’observation lors des excursions en bateau autour de l’île. Les macareux y sont moins garantis que dans l’archipel de Mingan, mais le parc national de l’Île-Bonaventure-et-du-Rocher-Percé compte parmi les plus importants refuges d’oiseaux migrateurs en Amérique du Nord.
Les départs se font depuis le quai de Percé tous les jours de 9h à 15h, avec plusieurs horaires disponibles en haute saison. L’expérience est plus variée avec les fous de Bassan, les guillemots et les phoques gris en prime.

Pourquoi j’y retournerai
Le macareux moine est un de mes oiseaux préférés.
Sur la falaise, il inspire un calme étrange. Il est drôle, maladroit, magnifique. Et son état de vulnérabilité rappelle à quel point notre environnement est fragile.
Ces oiseaux m’ont aussi appris quelque chose. Lâcher prise. Ne pas stresser pour rien. Laisser la vie aller.
2000 km pour un oiseau, ça semblait fou au départ.
Maintenant je sais que ce n’était pas assez.
En juillet, si tu croises quelqu’un à l’île au Perroquet avec un appareil photo braqué sur les falaises, c’est peut être moi. Parce qu’une fois, ce n’est jamais assez avec les macareux.

Jonathan Lessard est explorateur, écrivain et rédacteur SEO basé au Québec. Il aide les entreprises et les créateurs à améliorer leur visibilité sur Google grâce à la rédaction SEO et au storytelling, tout en partageant ses aventures en nature et ses réflexions sur l’exploration intérieure.


