Anthony Bosredon- De Paris aux sentiers de l’Estrie

« Je ne courrai jamais plus que des courses de 5 km »

Ultra Trail Canyons by UTMB

Il court depuis des heures dans la nuit californienne quand les dinosaures apparaissent.

D’abord, il pense que c’est la fatigue. Puis viennent les bateaux pirates. Un squelette géant émergeant d’un mât. King Kong et Godzilla gravés dans la roche. À un moment, il confond une pierre avec un photographe et lui fait un signe de la main.

Anthony a peur. Pas des hallucinations. De s’endormir. De tomber. De ne pas finir.

C’est son premier 100 miles. 160 kilomètres à travers les canyons. Le décalage horaire l’a privé de sommeil depuis trois jours. Son cerveau invente des mondes pour compenser.

Il refuse d’abandonner.

Même après avoir franchi la ligne d’arrivée, les visions persistent. Dans la douche, des personnages de manga flottent sur le rideau uni.

Qui est cet homme qui pousse son corps jusqu’à halluciner ? Et surtout, pourquoi ?

La réponse commence loin d’ici.

Un grand changement

La douce mélodie monte sur scène. Cette chanson qu’on connaît tous. Les briquets dans les airs. La voix de Karl Tremblay qui remplit la salle.

« Et si je m’arrête un instant pour te parler de la vie… »

Chaque année depuis 2004, Anthony et sa conjointe étaient là, devant la scène des Cowboys Fringants. Deux Français amoureux d’un groupe québécois. Amoureux d’un pays qu’ils ne connaissaient pas encore vraiment.

Pendant dix ans, Anthony a vécu dans la capitale française. Le trafic. Les foules. Le bruit constant. Trop loin de la nature. Trop loin de lui-même. Le stress et la négativité ambiante le poussaient vers la déprime. Il ne se reconnaissait plus.

Un jour, la conjointe d’Anthony passe une entrevue. On lui parle du Québec.

Anthony avait déjà vu Sherbrooke quelque part. Une publicité sur internet. Quelque chose l’avait accroché.

Après des années à s’user contre le stress parisien, l’ouverture et la bienveillance du Québec les ont attirés.

Pas Montréal. Pas une autre grande ville. Sherbrooke.

Aucun des deux ne regrette.

« Chaque jour je vois le mont Orford et ça me fait rêver »

Chaque jour maintenant, en allant travailler à Magog, Anthony voit le mont Orford se dessiner depuis l’autoroute 10. Cette silhouette qu’on aperçoit en quittant Sherbrooke ou en y arrivant. Ce joyau de l’Estrie qui, sans qu’il le sache encore, allait l’aider à transformer sa vie.

Anthony a toujours eu trop d’énergie. Mille idées en tête qui n’arrêtaient jamais de tourner. Sauf quand il faisait du sport.

Pendant des années, il l’a canalisée dans les sports de combat. Ça lui permettait de bouger comme il voulait, de se vider. Mais un moment est venu où les blessures se sont accumulées. Le corps a dit non.

C’est là qu’un ami lui a parlé des courses à obstacles. Spartan Race. X-Men Race. Ces épreuves où tu rampes dans la boue, tu grimpes des murs, tu te dépasses.

Anthony a écouté. Puis il a prononcé une phrase dont il se souvient encore aujourd’hui.

Je ne courrai jamais plus que des courses de 5 km

Première année de courses à obstacles : treize compétitions différentes.

Ce qui devait être un simple exutoire est devenu une obsession. Une quête. Quelque chose de plus grand.

Il a couru au championnat du monde. Quinze kilomètres. Une trentaine d’obstacles. Là-bas, les règles sont simples. Si tu rates un obstacle, ton bracelet est coupé. C’est fini. Tu n’es pas un finisher.

À trois obstacles de la fin, Anthony a frappé un mur.

Plus de trente minutes sous la pluie à essayer. Encore. Encore. Les lèvres mauves. Les mains qui tremblent. Son corps refuse de coopérer.

Il n’a pas réussi.

Mais quelque chose s’est ancré ce jour-là. Une conviction. L’échec n’est pas une fin. C’est un professeur brutal, mais honnête.

L’année suivante, championnat nord-américain. Cette fois, Anthony s’est surpréparé. Chaque mouvement répété des centaines de fois. Chaque scénario anticipé.

Il a réussi les trente obstacles. Haut la main.

David Goggins, ex-militaire américain devenu légende de l’ultra-endurance, a cette phrase qu’Anthony m’a citée.

« Est-ce que tu as peur d’échouer ? Peur de ne pas réussir ? C’est dans la peur, l’insécurité et le doute d’un but que tu ne penses pas pouvoir atteindre que tu grandis. »

Pour Anthony, l’aventure se définit ainsi. Faire quelque chose qu’on n’a jamais fait. Avec un risque réel d’échouer. Sortir de sa zone de confort. S’il n’y a pas de risque d’échec, ce n’est pas une aventure.

C’est ce qui le motive. Être bousculé. Voir comment il va s’en sortir.

Le passage aux ultras

Après les courses à obstacles, il ne voyait plus cette possibilité d’échouer. Le défi avait disparu. Il lui fallait autre chose.

C’est là qu’il a entendu parler de l’ultra trail. Et du Bromont 55 kilomètres.

Cette course lui faisait peur.

Parfait.

En 2020, il devait courir sa première course. Mais la pandémie a tout annulé. Trouvant dommage de s’être entraîné pour rien, Anthony a créé son propre ultra. Il a embarqué sur la montagne qu’il voit chaque jour en allant au travail.

55 kilomètres dans le mont Orford. Avec des amis qui sont venus l’accompagner sur une partie de la course.

C’est là qu’il est tombé amoureux de la course en sentier.

Mais le moment qui a tout changé est venu plus tard. À l’Ultra Trail Harricana. 125 kilomètres à travers Charlevoix. Pour les coureurs québécois, finir cette course, c’est devenir officiellement un loup.

Moment décisif sur L’UTHC

Au 32e kilomètre, quelque chose cloche. La chaleur écrase. Le corps ne répond plus. Anthony continue. 40e kilomètre. Il n’a presque rien bu. Presque rien mangé.

Il reste 85 kilomètres.

Son ami David ne l’avait jamais vu aussi bas. Dans son visage, on lisait la défaite. Tout le monde pensait la même chose. Il va abandonner.

Anthony s’assoit.

Un an d’entraînement. Un an de réveils à 5 h du matin, avant que les enfants se lèvent. Un an à se coucher à 22 h pour tenir le rythme. Trois enfants. Une vie de famille qu’il refuse de sacrifier.

Anthony ne veut pas que sa passion devienne un fardeau pour les siens. Alors il court quand tout le monde dort. Il s’entraîne à des heures improbables pour ne rien manquer. Ni un déjeuner, ni un devoir, ni un moment.

Il n’était pas question d’abandonner maintenant.

Il demande à David de mettre un chrono. Cinq, six minutes.

Il ferme les yeux. Écoute son corps. Analyse ce qui se passe. Comment il va gérer ça.

Ce moment a duré moins de dix minutes. Mais il a tout changé.

Du 50e au 125e kilomètre, Anthony était en super forme. Il croisait des coureurs au regard vide, épuisés, vidés. Lui a terminé avec deux heures d’avance sur les prédictions du site.

Ce jour-là, il a compris. Une grande partie de la course, c’est du mental. Si tu gères bien le mental, le reste suit.

Six mois plus tard, les Canyons. Le 100 miles. Les hallucinations.

Crédit photo Carl vignola

Et maintenant, la prochaine étape.

La Diagonale des Fous. 175 kilomètres sur l’île de la Réunion. 10 500 mètres de dénivelé positif. Une course qui traverse des cirques où, à une époque, les esclaves allaient se cacher parce que c’étaient des endroits réputés inaccessibles.

Anthony a toujours regardé les gens qui faisaient cette course comme des dieux. Des êtres d’une autre catégorie.

Cette année, il sera parmi eux. Parmi ces fous.

Sur cette île, il retrouvera aussi un cousin qu’il n’a pas vu depuis près de vingt ans.

Mais avant de partir défier l’impossible, il continue de s’entraîner là où tout a commencé. Deux fois par semaine, il emprunte le sentier du Ruisseau des Chênes qui mène jusqu’à Orford. Son employeur lui permet de s’absenter en milieu de journée pour éviter les foules.

À chaque fois qu’il court ce sentier, la même pensée lui revient.

« Je suis à la bonne place. J’ai fait les bons choix. »

Ce que peu de gens savent, c’est qu’Anthony est profondément introverti. Timide, même. Ça ne paraît pas quand il parle de ses courses, de ses échecs transformés en victoires, de ses hallucinations en pleine nuit californienne.

Mais c’est peut-être justement là que réside sa force. Dans ce dialogue silencieux qu’il entretient avec lui-même. Ces cinq minutes les yeux fermés au 32e kilomètre. Cette capacité à s’écouter quand tout hurle d’abandonner.

Si Anthony devait donner un conseil, ce serait celui-ci. Faites-le à votre façon. Arrêtez d’écouter ce qui se dit sur les réseaux. Chaque corps est différent. Chaque vie est différente. Il y a cinquante façons de faire, et la vôtre est la bonne.

Et surtout. Jamais croire qu’un défi est trop difficile pour vous. Ne pas hésiter à rêver. Croire en l’impossible.

Tu te souviens de cette phrase qu’il a prononcée il y a des années ?

« Je ne courrai jamais plus que des courses de 5 km »

Lui aussi a prouvé que tout était possible.

Tu peux suivre Anthony sur Instagram : Antho_run_trail 👈

Anthony est ici ambassadeur pour différentes marques : Les vêtements 5ens, Trailrundadvisor, Passionnés de Rando

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Crédit photo David Sibille

 

 

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